Portfolio

Les attendants

Le thème de l’attente s’est manifesté très tôt dans mes gravures. Ainsi la gravure « En attendant » gravée en 87 est la reprise du tableau de Van Gogh, sa chambre en Arles. Cette toile porte si bien la chaleur d’une chambre où on a envie de se lover. Les experts y lisent l’attente pour Gauguin. Au moment où Van Gogh peint ce tableau, Gauguin tardait à le rejoindre. Nous pouvons nous représenter l’intention de la création de cette toile comme suit. Vincent revient d’une séance de peinture en plein air et s’attend à trouver l’attendant Gauguin assis dans le fauteuil. Comme si Gauguin allait l’attendre assis dans un fauteuil. Après avoir posé ses bagages et pris un petit repos, Gauguin allait flâner à travers Arles comme j’aime le faire. Ma gravure est vue de l’intérieur de la chambre vers la porte entre ouverte, attendant le retour de l’Attendu. Voilà pour le thème de l’Attente qui est en toile de fond à mes gravures. Mais pour la faire passer au premier plan, il a fallu un événement extérieur qui a été la visite à l’atelier de Joël Kermarrec près de la station de métro Louis Leblanc à Paris. Joël discourait avec véhémence et j’étais coincé, ennuyé par son discours incohérent et effrayé par sa violence, et je ne trouvais pas le moyen de me sauver. Il était debout devant la porte. Impossible de sortir. Et il m’a fait remarquer mon impatience traduite par les mouvements de mes jambes. Et là je me suis rendu compte que nous trahissons nos pensées cachées par les mouvements de nos jambes que nous ne songeons pas à contrôler. Ah ! Si on pouvait être sous une table d’un grand dîner ou d’un repas familial on verrait des choses très différentes de ce qui passe au-dessus. Et pourquoi quand un personnage important parle, en général ses jambes sont cachées comme si elles étaient indécentes, non, mais parce qu’elles risquent de traduire ses pensées, qui sont différentes du discours, son embarras ou son impatience.

Ainsi l’attention au thème de l’attente était devenue consciente. Et je me suis rendu compte que l’attente était le grand thème de l’Art. Tous ces personnages des portraits attendent ils ne savent plus quoi, mais ils attendent. Sans parler des statues qui attendent dans la nuit et dans le froid dans nos parcs un plus ou moins lointain rendez-vous avec leur disparition. Evoquons en passant les statues de Saddam Hussein dont on a vu la disparition, laissons de côté la question de savoir si elles faisaient partie de l’art. Même dans les paysages, on peut retrouve l’attente: attente de l’orage qui se prépare dans le ciel, attente du coucher du soleil. Un nombre d’artistes sont plus en attente que d’autres. En particulier Vermeer est un maître de l’attente souvent suspendue. Ses personnages sont des Attendants. Personnage devant une fenêtre attendant on ne soit pas quoi ou dans le tableau magnifique la lettre où l’attente est comme suspendue. La lettre tant attendue est enfin arrivée, elle a été décachetée et la lecture a commencé. Et on lit l’objet de l’attente. Attente remise qui va nourrir l’attente à venir. Avantage de la lettre qu’on peut reprendre, relire du début à la fin ou de la fin au début ou seulement une phrase, où regarder la griffe, lire dans l’écriture le bonheur ou la détresse de celui qui l’a écrite. Voilà tout ce tableau qui est un tableau phare de l’Art.

Attendant, au septième ciel

Voilà le thème l’Attente et le moyen d’expression de l’Attente les jambes. Et bien sûr je m’étais suis rendu compte que nous aussi, et pas seulement les œuvres d’art, nous passons notre vie à attendre et en regardant autour de moi j’ai vu l’attente de ceux qui m’entourent, familiers ou inconnus que je croise et j’ai ressenti la mienne. Attente de tout ce qu’on a à attendre en toutes circonstances, debout, assis ou couché, chez soi, au travail, à l’atelier, dans l’avion, dans le métro, dans un bus, dans un restaurant, dans un bar et dans toutes sortes de lieux avouables ou inavouables. Et toujours l’Attente. Mais qu’attendons-nous ? Nous attendons d’arriver ou l’arrivée de la belle inconnue, un événement inhabituel comme un crime sous nos yeux ou un accident avec du sang pour faire vrai, la fin du film, du morceau de musique, du cours ou de la journée, l’heure de rentrer, le sommeil et toujours nous attendons. Et à regarder de plus près nous attendons de ne plus attendre, la mort, notre mort qui mettra fin à notre attente. Et ainsi en attendant de jour en jour sont venus les thèmes et les titres des gravures, d’abord isolées au milieu d’autres puis l’une suivant l’autre, l’attente chassant l’autre.

Ainsi « Attendant au guichet ». A la banque attendant mon tour je trompe mon attente, comme si on pouvait la tromper, en observant les Attendants, ceux qui attendent avec moi. La personne servie attend que les formalités avancent. Elle s’appuie au comptoir et ses jambes attendent. L’une, la droite pour dire, la supporte, les jambes d’un Attendant debout ne sont pas entièrement libres, au moins l’une d’elles doit remplir sa fonction de maintenir l’Attendant debout. L’autre elle est libre, l’appui au guichet allèche la charge et elle cause et cherche à tromper l’attente en prenant des positions qui sont surprenantes, même quand l’employé de banque lui cause.

Longtemps après avoir imprimé « Attendant un pied dans la tombe » j’ai été stupéfié quand je me suis rendu compte qu’elle était très proche d’une des gravures de la Nef des Fous de Brandt que j’avais entre mes mains dans le magasin des Disciples d’Emmaüs à Scherwiller. Certes je connaissais cette gravure, mais au moment où je gravais cet Attendant je ne m’en souvenais pas, du moins je n’en avais pas conscience.

Maintenant que je sens que je m’approche de la fin de cette suite, je ressens le besoin d’en parler, non pas de chacune que j’ai eu plaisir à creuser dans le bois, mais de l’ensemble, son origine et sa lente gestation. J’ai porté ce thème en moi comme une maman porte son enfant dans son sein. Ainsi mes yeux voient le monde à travers l’Attente et le regard s’enrichit de tout ce vu qui rentre en moi et active toutes sortes de processus dans mon cerveau qui deviennent ce qu’on dit être mon vécu. Les flâneries qu’on croit être sans but, ne sont que l’attente du matériel pour ce que nous attendons. Ainsi quand nous entrons dans une librairie nous attendons de trouver quelque chose qui dirigera notre attente dans une nouvelle direction, une nouvelle fiction. Ainsi été 2002, je suis à Taipei et je rentre dans une librairie et je tombe sur le livre « Waiting » de Ha Jin qui trône sur les rayons et que je ne pouvais qu’acheter, oui, c’était inévitable. Je le lis avec grand appétit, même deux fois et j’y retrouve la même attente et j’acquiers les autres titres de cet auteur dont je découvre la biographie avec intérêt. Je les distille à la lecture. Remettant la suite de la lecture au lendemain pour ne pas gâcher le plaisir de ce que je viens de lire. Là aussi je retrouve l’Attente, le plaisir de l’Attente du plaisir de découvrir les Attentes des Attendants de l’Attendant Ha Jin. C’est un frère dans l’attente. Peut-être attendons-nous de nous rencontrer. J’aime à imaginer le moment où nous nous penchons sur les gravures, et ses commentaires. J’aime Attendre ce moment chaleureux ou nos Attentes se rencontreront.

JF Baltzen

Tapei, Avril 2003

Attendant debout

Attendant et la mort

Attendant courant

Attendante au bar

Attendant un pied dans la lumière

Attendant zéro et infini

Attendant de jour en jour

Attendent on the road

Attendant on the road 2

Attendant on the road again

Attendant on the road 3

L’attente vue par d’autres

Au cours de mes lectures j’ai trouvé des textes traitant de l’attente et/ou des jambes :

Haruki Murakami, Danse, danse, danse, Editions du Seuil, 1995, p. 439

Attendre que quelque chose se passe. C’est toujours comme ça. Quand on est coincé, pas la peine d’entreprendre des actions précipitées. Il suffit d’attendre et quelque chose finit par arriver. Il suffit de concentrer son regard et d’attendre pour voir quelque chose commencer à bouger dans ma pénombre. Je savais cela par expérience. Quelque chose allait se mettre en route à un moment donné. Si un événement était nécessaire, il allait forcément se produire. Bon, alors attendons tranquillement.

 Giorgio Armani, Entretien publié par Florence Evin dans Le Monde du 23 Janvier 2008 page 26

« L’important, c’est les jambes, la première chose que les femmes aiment montrer » dit Giorgio Armani.

 Alberto Giacometti qui écrira en 1958 à propos de la conception de la Jambe en 1958 :

« Ce qui comptait au moins autant, sinon plus, c’était le désir, le plaisir physique d’avoir devant moi à une hauteur précise un pied d’une dimension précise, le genou à telle hauteur et le haut de la cuisse à ce point précis au-dessus de moi, et ce qui comptait autant c’était l’angle, la direction du pied, de la jambe, de la cuisse avec, d’une certaine manière, le genou comme point fixe. Par contre, la manière dont étaient modelées les différentes parties comptait très peu. »

Lettre à Eduard Trier, 13 Février 1960, in Alberto Giacometti, Ecrits présentés M. Leiris et J. Dupin, Paris, Hermann, 1990, p 85. Cité par Véronique Wiesinger dans «  Eviter les Socles amorphes ». Giacometti et l’exposition de ses œuvres. dans L’Atelier d’Alberto Giacometti, Fondation Alberto et Annette Giacometti / Centre Pompidou, Paris 2007 page 366.

 Trouvé à la salle d’attente du dentiste dans le numéro du 28 Juin 2008 de Paris-Match, l’entretien avec Christian Louboutin :

 « Lorsqu’une femme réclame mes services, c’est la plupart du temps pour s’offrir des talons hauts. Les premières choses que je regarde alors, sont sa démarche, la façon dont elle croise ou non ses jambes, souvent cela en dit long sur sa personnalité. »

Biennal 2012 Museum of Fines Arts Taipei  page 26

Hannah Hurtzig

“and the pact between the one who waits and the one who keeps someone waiting.”


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